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Pédagogie et numérique: ma petite désillusion

Le contexte

Avant d’attaquer ce billet et le désenchantement technologique qui l’accompagne, je situe le contexte. Je suis, depuis 3 ans, MCF en économie à l’IUT de La Rochelle, j’y enseigne donc l’économie en 1er et 2eme année de DUT technique de commercialisation. L’économie n’est pas le cœur de cette  formation, c’est une matière qui doit alimenter la « culture générale », elle est considérée comme plutôt « théorique ».

Comme le savent ceux qui enseignent à l’IUT il n’y a pas de coefficient sur les matières, en conséquence les étudiants « rationnels » ont globalement compris que 5/20 en éco peut se compenser par un 15 en PPP (projet personnel professionnel est une matière où l’on doit montrer que l’on construit son projet pro, à moins de frapper l’enseignant il y est difficile d’obtenir moins de 10 ) ou d’autres matières où prévaut par exemple le travail en groupe. L’économie n’est pas un enjeu énorme pour l’étudiant désireux d’obtenir son DUT.

Le défi est donc, peut-être un peu plus qu’ailleurs (et encore), de retenir l’attention des étudiants en parlant de la politique monétaire de la banque centrale ou du mouvement peut intuitif d’une courbe d’offre.

Comme beaucoup probablement, et ce d’autant que j’ai une appétence particulière pour la chose numérique, j’ai pensé que la technologie pouvait m’aider à renouveler l’exercice pédagogique, terminé le cours d’amphi assis derrière sa table à s’écouter parler avec des étudiants recopiant bêtement …ceci fut mon erreur.

Ce qui suit ne reflète que mon expérience et comme je le répèterai en conclusion ce ne sont pas les outils ou la technologie qui sont critiquables mais plus probablement la façon de les utiliser, ce qui fait de moi l’unique responsable de mes échecs….mais si mon expérience peut aider alors allons y…. le désenchantement technologique a pris 3 formes.

Année 1 : moodle vs Facebook

La première année j’ai décidé d’investir Moodle une plateforme pédagogique objectivement très bien faite dont l’usage est largement prescrit par nos universités (Moodle ou autres d’ailleurs). On y dépose le cours et les TD mais, et c’est son intérêt, des ressources complémentaires comme des articles, des vidéos, des commentaires on peut y ouvrir un blog, donner la parole aux étudiants, organiser des QCM. Il y a également un onglet très pratique qui permet de savoir qui se connecte sur la page et quand, et là il faut bien avouer que mise à part une poignée d’assidus (sur 170 étudiants) rien mais alors rien, jamais, même pas après avoir signalé en cours l’ajout d’une vidéo hilarante sur les externalités ! Ah si tout de même l’audience a frémi…la veille de l’exam ! Un pic de fréquentation d’au moins 30 étudiants. J’ai donc eu des doutes sur le rapport entre mon investissement et le bénéfice pour mes étudiants.

En réalité mon cours et d’autres contenus avaient circulé plus que je ne l’imaginais, sur Facebook ! Un étudiant télécharge le fichier et le met à disposition sur le groupe FB. La scénarisation du contenu sur moodle avait laissé place à une notification sur le mur d’un étudiant entre probablement une vidéo de chat et un best of des buts de Zidane …au moins mon cours avait circulé, mais pas comme je l’avais imaginé et j’avais surtout perdu mon pouvoir éditorial. Pour moi la leçon est limpide, on ne peut forcer l’usage d’aucune plateforme avec les étudiants, soit on adopte les leurs, soit on passe son temps à en perdre.

Année 2 : les zapettes ou l’illusion interactive

Tout le monde en a entendu parler et même probablement croisé, elles envahissent nos amphis et avec elles la double promesse d’un Feedback immédiat des étudiants et d’une rupture dans la monotonie du cours magistral.

Pour le feedback pourquoi pas, et encore, la seule chose que vous avez est l’avis moyen d’un groupe d’étudiants, ça ne bouleverse franchement pas l’enseignement et au bout d’une dizaine de fois, passé l’attrait de la nouveauté, les étudiants répondent rapidement sans réfléchir comprenant que de toute façon ils n’avaient pas besoin de ça pour savoir s’ils avaient compris.

J’en ai fait un deuxième usage, des quizz notés pour commencer chaque TD. Mon idée était de générer une évaluation systématique et peu couteuse (pas de correction, la note est générée automatiquement). Je me suis lancé dans la production en série de questions pour 5 groupes de TD et 6 séances, j’ai accumulé presque 300 questions en tout genre sur chaque partie du cours, un petit investissement tout de même. Le bilan est décevant, on a perdu 30mn à chaque TD, certes les étudiants ont globalement appris les contenus et obtenu de bonnes notes au quizz mais lors de l’examen final, le juge de paix, la déception fut grande. Faible capacité de synthèse, difficulté à argumenter, des notes faibles et je n’ai rien vu venir. Je prends pour moi je les ai mal préparé j’ai abusé de la zapette, perdu du temps et en pensant les motiver avec de bonnes notes j’ai probablement envoyé un mauvais signal.

Année 3 : maintenant c’est toi, moi et un stylo

La séquence « standard » dans un amphi pendant mes deux premières années se déroulait ainsi.

  • Je diffuse un slide
  • Pendant 1mn les étudiants plongent dans leur ordinateur et recopient le texte ou le schéma diffusé sur l’ecran
  • une fois terminé, leur attention se disperse au moment où justement je donne des informations non inscrite à l’écran…les slides eux seront diffusés sur Moodle ultérieurement.

Mon cours se résume pour eux à des puces et des tirés qu’ils auront en double puisqu’ils ont recopié une information que je donne à la fin du cours…et impossible de leur faire entendre raison, quelque chose s’affiche devant eux, ils le recopient, le réflexe et conditionné et moi de cautionner cette pratique en ne changeant pas le slide tant que tous n’ont pas noté…en un mot INUTILE.

Trop de PowerPoint trop d’ordinateurs, la révolution est en marche. L’équipe pédagogique prend une décision radicale, interdiction des ordinateurs, tablettes et autres supports technologiques en amphi ! J’en rajoute une couche en me privant également du PowerPoint, désormais c’est les yeux dans les yeux, un cours d’amphi à l’ancienne ! Je parle et ils notent.

A la surprise générale ça marche plutôt bien, les retours sont bons des deux côtés. J’ai pris soin de leur expliquer pourquoi cette décision, il existe un nombre grandissant de travaux qui documentent assez bien les méfaits des ordinateurs/tablettes en situation d’apprentissage (ici ou ici), dilution de l’attention (effet FB), prise de note en verbatim et surtout vous ne voyez plus les yeux de vos étudiants derrière leur écran d’ordinateur. Leur regard est un signal, il vous dit si vous devez  ralentir, si ils ont compris quelque chose, si ça vaut le coup de chercher un autre exemple, si vous les avez perdu…les pommes croquées et les stickers ne vous disent rien.

Evidemment il faut un peu adapter le contenu, pas question de reprendre les sections du manuel d’introduction à l’économie et les débiter froidement. Il faut faire un effort supplémentaire pour garder leur attention. Les conférences TEDX sont un bon exemple, ça marche parce que les intervenants racontent une histoire, parfaitement mise en scène, certains sont littéralement habités par leur propos,  ils captent l’attention par un bon mot, une anecdote, une intonation. En tant qu’enseignant on peut probablement travailler ça sans tomber dans la caricature, être en quelque sorte un peu plus comédien. Le guide pour moi c’est de raconter une histoire avec un début et une fin, un fil rouge et des histoires dans l’histoire. J’essaye de penser mon cours comme une série, évidemment ils n’attendent pas le prochain cours avec autant d’impatience que le prochain épisode de GOT… mais vous voyez l’idée.

Je dis d’ailleurs aux étudiants que ce n’est pas un cours mais une conférence à laquelle ils sont conviés. A titre d’exemple voici mon cours de 2eme année, le fil rouge c’est la crise qui est le prétexte pour aborder des thèmes standards (politique économique, fonctionnement des marchés financiers, l’Europe etc…)

La conférence s’intitule :

La crise financière de 2007 : déréglementation et comportements irrationnels

  1. Qu’est-ce qu’une crise ? -> un peu d’histoire sur les crises et les déterminants communs (1H)
  2. A quoi sert la finance ? -> les acteurs, les intermédiaires, qu’est-ce que la finance comportementale ? (1H)
  3. La crise des subprimes-> le contexte avant crise, la déréglementation des 80’, les CDO, les SWAP, la bulle qui éclate, l’illusion collective et les mauvaises incitations (2h30) (j’utilise ici quelques extraits de films comme Inside job ou the big short)
  4. Les plans de relance de 2008-> les politiques économiques, les stabilisateurs automatiques (2H)
  5. La crise des dettes souveraines-> la dette, l’effet d’éviction, l’austérité et ses conséquences (1h30)
  6. L’Europe -> rappel historique et les options post crise (1h)

Le format doit donc également évoluer, pour des non spécialistes 2h de suite c’est trop, un cours de 20h  également. Après ma longue expérience de 1 an sur ce contenu je dirai que 8/10h de cours sur des créneaux de 2x45mn permettent de maintenir une attention suffisante.

Conclusion : si je devais résumer je dirais qu’évidement ce n’est pas la technologie qui est en cause mais la manière de l’utiliser, mais m’en être affranchi a semble-t-il été une bonne décision et les premiers retours d’étudiants me confortent dans cette idée. Plus de discussions avant, à la pause et après le cours, plus de questions par mail et comble du comble lorsqu’ils doivent choisir un sujet d’exposé dans une autre matière (en l’occurrence l’Anglais) certains choisissent « l’augmentation des taux d’intérêt aux US » Awesome !

Le numérique, économie du partage et des transactions

 

couverture livre

Table des matières

Extrait de la conclusion:

L’internet que nous connaissons a tous les aspects d’un accident de l’histoire. Fondé par des utilisateurs universitaires ou proches de l’Université qui cherchaient à répondre à leurs propres besoins, il était destiné à être une architecture « universelle », qui permettrait de raccorder n’importe quelle machine, en réduisant la fonction des opérateurs de réseau à la portion congrue. La transmission par paquet, l’architecture en couches, le protocole TCP/IP font d’Internet un réseau « distribué » (un ensemble de réseaux interconnectés), très efficace dans la gestion et l’acheminement des flux de données. Sa conception et son évolution demeurent une œuvre collaborative et collective pour laquelle les acteurs n’avaient initialement aucune ambition marchande. « History matters » ! Cet esprit de partage et de contribution perdure aujourd’hui dans les réseaux P2P, les forums, les blogs et autres communautés en ligne.

Mais à mesure que l’Internet et le web gagnaient les foyers, cette économie du partage a laissé place à une économie basée sur les transactions de marché. Les startups qui ont su le plus habilement activer les effets de réseau sont devenues des géants du web, les désormais célèbres GAFAM. Mus par des stratégies d’expansion propres aux économies des plateformes, ces géants sont devenus omniprésents, moteurs de recherche, médias, e-commerce, petits objets électroniques communicants, partout l’internaute est confronté à la volonté d’acquisition de valeur de ces entreprises.

Face au déploiement des applications marchandes du numérique, à l’enfermement progressif des utilisateurs dans les « écosystèmes » propres à chacun des GAFAM, l’économie du partage paraît « entrer en résistance » ! Les communautés P2P survivent ou se renforcent, Wikipedia continue son expansion mais avec moins d’allant, les forums d’entraide offrent une alternative aux services d’assistance en ligne et Openstreetmap existe et se développe malgré Googlemaps. Cette opposition, entre une économie des transactions dominante et une économie du partage un peu confinée, n’est pas propre au système technique numérique, mais se retrouve dans beaucoup de questions politiques et économiques relevant d’enjeux sociétaux majeurs. Que l’on pense aux questions liées à l’environnement, à la distribution de médicaments, aux ressources énergétiques, partout l’on voit des groupements de citoyens tenter de résister et de proposer des solutions alternatives à la déferlante des marchés. Ces groupements constituent la « sous-politique » identifiée par Beck (1988), celle qui prend acte que toute innovation humaine majeure porte désormais en son sein autant de nuisances potentielles que de progrès : c’est la « société du risque ».

Mais l’originalité du numérique par rapport à ces tendances de la société est que ces rapports entre partage et transactions ne sont pas nécessairement conflictuels. C’est la force de ce système technique de pouvoir offrir des arrangements et des formes inédites de coopération entre les différentes parties prenantes. Ces rapports peuvent être de trois types :

  • Le conflit, nous venons d’en parler. Il se cristallise beaucoup au niveau institutionnel, comme on l’a vu au chapitre 6. Il se manifeste également dans les grands débats qui orientent l’avenir de l’Internet, la neutralité du Net en tête, il est moins apparent, et de fait nous en avons peu parlé, sur les questions de sécurité des données, de protection contre la malveillance, car l’économie du partage semble étrangement peu impliquée dans les questions de « cyber-sécurité », ce qu’a déjà noté Zittrain (2009). La plupart du temps le conflit est initié par le déploiement de l’économie des transactions et les partisans de l’économie du partage s’opposent.
  • La coopération : où l’économie du partage est à l’initiative souvent, et les transactions suivent. Le mouvement OpenData, les cantines, les FabLabs, ces lieux de fertilisation croisée sont des projets qui naissent de rencontres, de partage d’idées avant de devenir des applications ou des services qui s’épanouiront dans l’économie des transactions. Par ailleurs, dans les instances de normalisation du Net (l’IETF, et même l’ICANN), les citoyens « experts » côtoient les représentants des plus grands intérêts commerciaux pour élaborer ensemble les futures normes de fonctionnement du Net, avec une devise directement inspirée de l’économie du partage : « un consensus et des programmes qui marchent ». De même dans les logiciels libres la logique est bien celle du partage, mais les entreprises qui y participent sont mues par des objectifs de transactions, et les deux ne sont pas contradictoires. Dans un autre ordre d’idées, les startups « pure players » sont bien souvent un exemple de cette coopération, les plus célèbres d’entre elles (Yahoo!, Google, Facebook) sont nées sur des campus universitaires dans un esprit coopératif, avant de devenir les protégés des marchés financiers.
  • La prédation mutuelle : cette troisième forme de rapport entre économie du partage et des transactions est plus originale, elle se distingue du conflit en ce sens qu’elle permet à chaque camp de se développer en préemptant d’une certaine manière les prérogatives de l’autre, mais sans que cela conduise directement à une opposition. Les pirates des réseaux P2P, en s’arrogeant le droit de partager librement des contenus régis par un droit d’auteur, utilisent, pour leur propre bénéfice et en partie au détriment de l’économie des transactions, les spécificités techniques de l’Internet. A l’inverse, lorsqu’Amazon utilise les commentaires des internautes pour donner de la valeur à sa plateforme ou lorsque Google mobilise insidieusement les internautes (via le logiciel CAPTCHA (voir chapitre 5) pour aider à la numérisation des livres, l’économie des transactions devient le chasseur et les proies sont les contributions basées sur le partage et la coopération. Un autre exemple est celui d’Apple et de son « App-Stores » ou plusieurs centaines de milliers d’applications sont disponibles, représentant selon Colin et Verdier (2012, p. 95) plusieurs centaines de milliers « d’hommes-années » qui ne coûtent rien à Apple, qui aident à conforter un effet de réseau indirect autour de son terminal, et même des revenus puisque sur les applications payantes l’entreprise à la pomme prend 30 % des recettes !

On peut penser que la coopération prendra plus de place dans les rapports entre partage et transactions, ce que révèlent des signes avant-coureurs. Lorsque Youtube commence à rémunérer les internautes qui déposent des vidéos sur la plateforme (en fonction bien évidemment de l’audience qu’ils parviendront à générer), il fait un pas vers l’économie du partage en intégrant le « prosumer » dans son modèle économique. Le développement des plateformes de crowdfunding comme kickstarter est un autre exemple intéressant. Les internautes présentent des projets, d’autres qui ne les connaissent pas les évaluent, les commentent, participent à leur financement, à leur promotion, le cas échéant parviennent même à orienter leur évolution. Ces formes de coopération sont caractéristiques de l’économie du partage et pourtant ces plateformes ont bien comme objectif de financer des projets qui seront ensuite lancés sur le marché, créeront de l’emploi et peut-être même, n’en déplaise à Solow, des points de croissance.

Deux axes de coopération sont possibles. Selon Mueller (2012), l’économie du partage se construit sur les « biens communs » et ceux-ci sont nécessaires dans beaucoup de cas pour permettre aux biens privés d’exister. Ainsi le protocole TCP/IP, bien commun, a permis à des centaines de réseaux hétérogènes privés de s’interconnecter, et de se développer dans une économie de transactions. La leçon à en tirer est qu’il faut donc préserver le bien commun pour que les biens privés s’épanouissent. Ces situations de complémentarité sont assez nombreuses et donnent un critère de validation desdits biens communs.

L’autre axe de coopération déjà évoqué à la fin du chapitre 5, est ce que recommandent Colin et Verdier (2012) aux entreprises : capter la valeur créée par la multitude, stimuler celle-ci, échanger avec elle sur une base donnant-donnant, tracer ses comportements. Ces pratiques sont déjà mises en œuvre, notamment par les GAFAM, mais il est difficile de croire que c’est de la coopération. Cela a plutôt à voir avec l’opportunisme et la prédation, une forme de coopération dégradée, en quelque sorte.

Dans ces conditions, on peut penser que la coopération entre économie du partage et économie des transactions sera toujours quelque chose d’un peu bancal, mais qui fait partie de l’essence du numérique : c’est parce qu’il y a en permanence des innovations sociales que naissent des innovations économiquement valorisées, c’est aussi parce que l’économie des transactions a tendance à se déployer partout que certains, utilisant les caractéristiques propres du numérique (connaissance, bien public et effets de réseau), veulent pouvoir imaginer des innovations sociales fondées sur des biens communs et en rupture avec l’économie des transactions. Cette relation dialectique devrait continuer à marquer les développements du numérique.