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Que se passe-t-il quand 13000 wikipediens jouent au jeu du dictateur ?

« Vous recevez une somme de 10 € que vous devez partager avec une autre personne » (qui se trouve dans le cas présent être un autre répondant au questionnaire), combien gardez-vous ?

Ce jeu, très simple, sans interaction stratégique, est facile à implémenter en ligne et est peu sujet aux biais de compréhension par les répondants. Il permet aussi, rapidement, de révéler des attitudes sociales chez les participants.

Nous avions deux objectifs en faisant jouer ce jeu aux répondants de notre enquête sur les usages de Wikipédia, réalisée par M@rsouin avec l’aide de Wikimédia France (et des wikipédiens).

Tout d’abord mettre en évidence des motivations prosociales chez les wikipediens, mais contrairement à ce que la littérature a déjà montré nous voulions nous intéresser à l’ensemble des wikipediens et pas uniquement aux contributeurs. Les utilisateurs non contributeurs jouent un rôle souvent sous-estimé dans ce type de communauté, l’article de Zhang et Zhu, est éclairant de ce point de vue, il a montré que quand les « lecteurs » disparaissent, les contributeurs arrêtent de contribuer. Et si les motivations prosociales n’étaient pas uniquement l’apanage des contributeurs ?

Deuxièmement, et contrairement à l’approche expérimentale traditionnelle qui neutralise le contexte pour isoler les comportements et préférences « intrinsèques » des agents, nous avons en quelque sorte immergé les répondants dans leur pratique avant de les soumettre au jeu du dictateur (ils ont répondu à un questionnaire sur leurs usages de Wiki et leur attachement à la plateforme avant de jouer au jeu du dictateur). En faisant émerger des motivations prosociales « en contexte » nous cherchions à voir si l’engagement et l’attachement à la communauté Wikipedia avait un impact sur ces motivations. Dit autrement est-ce que la communauté fabrique ces comportements ou est-ce que, dans une approche plus orthodoxe, les individus ont des préférences prosociales « ex ante » qui façonnent leur comportement sur Wikipedia.

le jeu du dictateur

Que nous dit la littérature sur les réponses à ce jeu ?  Ci-dessous les résultats de la meta-analyse d’Engel (2011) qui recense 328 traitements et plus de 20000 joueurs.

 

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35% ne donnent rien et sont en général assimilés à des individus rationnels et égoïstes, les réponses non nulles étant assimilées à des comportements prosociaux comme l’altruisme ou la préférence pour l’égalité.

Qu’avons nous trouvé ?

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67% des 13000 répondants ont choisi le 50/50 (plus connu sous le nom de fifty/fifty ou moit/moit)

Évidemment en les faisant parler de leur pratique et de leur attachement à Wikipedia nous avons activé leur « prosocialité » ce qui explique cette déviation par rapport aux résultats habituels. Mais pour autant nous ne nous attendions pas à trouver un taux aussi élevé de 50/50, on ne trouve pas dans la littérature un taux de 50/50 supérieur à 40% ici c’est 67% !

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Qu’est ce que ça veut dire ?

Dans la littérature le 50/50 est assimilé à une norme sociale, celle qui fait que quand vous avez partagé un bon repas avec des amis au restaurant vous partagez la note indépendamment de ce que vous avez pris ou que lors de votre succession vous donnerez la moitié de votre patrimoine à vos deux enfants (sauf bien sur si il y en a un que vous n’aimez pas) ou encore lorsque le propriétaire terrien et le métayer partagent la récolte à parts égales. Des auteurs ont montré que cette réponse au jeu du DG était perçue comme « socialement appropriée ».  Notre résultat montre en quelque sorte que les wikipediens se coordonnent autour de cette norme sociale de partage.

En étant sur une plate-forme où les contributions ne se font pas sur la base d’échange monétaire et étant donné que notre questionnaire a probablement sélectionné les individus les plus « généreux », on pouvait s’attendre à ce qu’ils donnent facilement plus de la moitié de leur dotation voir même la totalité, mais non !!! C’est bien sur cette norme bien particulière du  50/50 que les wikipediens se sont arrêtés.

Qui a répondu 50/50 ?

C’est la partie la plus intéressante, (vous trouverez plus de détails dans l’article de recherche complet ici), et elle nous amène à 3 résultats :

1) pas de différence entre les contributeurs et non contributeurs, la plupart des études avaient jusqu’ici mis en évidence la plus forte « prosocialité » des contributeurs, nous montrons qu’elle existe chez tous les utilisateurs de la plate-forme.

Différents arguments peuvent expliquer ce premier résultat.

  • Contrairement aux idées reçues il n’est pas si facile de contribuer à Wikipedia, il faut des connaissances, suffisamment confiance en soi pour les exprimer, maîtriser les outils éditoriaux ainsi que les règles de contributions parfois complexes, il est donc possible que de nombreux non contributeurs aient les motivations suffisantes pour le faire mais pas les « compétences » requises.
  • L’existence de cette norme du 50/50 marque peut-être l’existence d’une norme de réciprocité implicite entre d’un coté ceux qui contribuent en produisant de la connaissance et ceux qui la valorisent, l’utilisent augmentant ainsi les bénéfices sociaux de ceux qui la produisent. Cette explication est compatible avec le fameux « warm glow » d’Andreoni et plus généralement la volonté d’apparaître aux yeux des autres comme quelqu’un d’altruiste et de généreux. Pour résumer, l’existence d’une norme commune de réciprocité peut ici se justifier par l’échange de contenu (par les contributeurs) contre de l’attention (par les utilisateurs non contributeurs).

2) Plus les utilisateurs utilisent Wikipedia (chercher de l’info, approfondir des connaissances, vérifier un point..) et/ou plus ils connaissent Wikipedia depuis longtemps et/ou plus ils manifestent leur attachement à la plate-forme,  plus ils sont enclins à avoir répondu 50/50. Un travail autour de la causalité de cette relation nous amène à penser que c’est bien dans ce sens qu’elle se manifeste. Ce résultat suggère que la norme se fabrique au fil des interactions dans la communauté qui produit donc les comportements qui font son succès. Ce n’est pas parce que vous êtes « prosociaux » que vous êtes wikipediens, c’est plutôt la communauté qui fait de vous des êtres prososiaux.

3) nous avons également distingué les usages personnels et professionnels sur la plate-forme, si les premiers sont associés au choix du partage égal, les seconds ne le sont pas. Ce résultat montre l’importance des motivations intrinsèques dans l’adhésion à la norme 50/50, si votre usage de wiki est motivé par des considérations professionnelles vous avez moins de chance de choisir le partage égal au jeu du dictateur. On retrouve ici une idée assez connue selon laquelle les motivations extrinsèques évincent les bonnes incitations, l’occasion de citer un prix de la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel (ça fait smart) : Benabou et Tirole …et le célèbre Titmuss dont les conclusions restent contestables)

En guise de conclusion, la « sharing economy »

L’expression « économie du partage » est devenue un concept valise… des réseaux P2P à Uber, tout  est bon pour invoquer les valeurs collaboratives et participatives des internautes qui interagissent à l’interieur de ces plateformes. Comprendre l’économie collaborative c’est comprendre que les incitations monétaires et les arbitrages coût/bénéfices ne guident pas toutes les actions, que des individus puissent retirer des bénéfices sociaux de leurs interactions avec les autres au point de rendre possible la constitution du plus grand corpus de connaissance jamais rassemblé. La mise en évidence dans notre recherche d’un point focal autour du partage égal dans le jeu du dictateur montre la force de ces motivations prosociales, a fortiori lorsqu’elle prend la forme d’une norme sociale partagée entre les protagonistes de ces plateformes.

Godefroy DangNguyen, Sylvain Dejean, Nicolas Jullien

Le numérique, économie du partage et des transactions

 

couverture livre

Table des matières

Extrait de la conclusion:

L’internet que nous connaissons a tous les aspects d’un accident de l’histoire. Fondé par des utilisateurs universitaires ou proches de l’Université qui cherchaient à répondre à leurs propres besoins, il était destiné à être une architecture « universelle », qui permettrait de raccorder n’importe quelle machine, en réduisant la fonction des opérateurs de réseau à la portion congrue. La transmission par paquet, l’architecture en couches, le protocole TCP/IP font d’Internet un réseau « distribué » (un ensemble de réseaux interconnectés), très efficace dans la gestion et l’acheminement des flux de données. Sa conception et son évolution demeurent une œuvre collaborative et collective pour laquelle les acteurs n’avaient initialement aucune ambition marchande. « History matters » ! Cet esprit de partage et de contribution perdure aujourd’hui dans les réseaux P2P, les forums, les blogs et autres communautés en ligne.

Mais à mesure que l’Internet et le web gagnaient les foyers, cette économie du partage a laissé place à une économie basée sur les transactions de marché. Les startups qui ont su le plus habilement activer les effets de réseau sont devenues des géants du web, les désormais célèbres GAFAM. Mus par des stratégies d’expansion propres aux économies des plateformes, ces géants sont devenus omniprésents, moteurs de recherche, médias, e-commerce, petits objets électroniques communicants, partout l’internaute est confronté à la volonté d’acquisition de valeur de ces entreprises.

Face au déploiement des applications marchandes du numérique, à l’enfermement progressif des utilisateurs dans les « écosystèmes » propres à chacun des GAFAM, l’économie du partage paraît « entrer en résistance » ! Les communautés P2P survivent ou se renforcent, Wikipedia continue son expansion mais avec moins d’allant, les forums d’entraide offrent une alternative aux services d’assistance en ligne et Openstreetmap existe et se développe malgré Googlemaps. Cette opposition, entre une économie des transactions dominante et une économie du partage un peu confinée, n’est pas propre au système technique numérique, mais se retrouve dans beaucoup de questions politiques et économiques relevant d’enjeux sociétaux majeurs. Que l’on pense aux questions liées à l’environnement, à la distribution de médicaments, aux ressources énergétiques, partout l’on voit des groupements de citoyens tenter de résister et de proposer des solutions alternatives à la déferlante des marchés. Ces groupements constituent la « sous-politique » identifiée par Beck (1988), celle qui prend acte que toute innovation humaine majeure porte désormais en son sein autant de nuisances potentielles que de progrès : c’est la « société du risque ».

Mais l’originalité du numérique par rapport à ces tendances de la société est que ces rapports entre partage et transactions ne sont pas nécessairement conflictuels. C’est la force de ce système technique de pouvoir offrir des arrangements et des formes inédites de coopération entre les différentes parties prenantes. Ces rapports peuvent être de trois types :

  • Le conflit, nous venons d’en parler. Il se cristallise beaucoup au niveau institutionnel, comme on l’a vu au chapitre 6. Il se manifeste également dans les grands débats qui orientent l’avenir de l’Internet, la neutralité du Net en tête, il est moins apparent, et de fait nous en avons peu parlé, sur les questions de sécurité des données, de protection contre la malveillance, car l’économie du partage semble étrangement peu impliquée dans les questions de « cyber-sécurité », ce qu’a déjà noté Zittrain (2009). La plupart du temps le conflit est initié par le déploiement de l’économie des transactions et les partisans de l’économie du partage s’opposent.
  • La coopération : où l’économie du partage est à l’initiative souvent, et les transactions suivent. Le mouvement OpenData, les cantines, les FabLabs, ces lieux de fertilisation croisée sont des projets qui naissent de rencontres, de partage d’idées avant de devenir des applications ou des services qui s’épanouiront dans l’économie des transactions. Par ailleurs, dans les instances de normalisation du Net (l’IETF, et même l’ICANN), les citoyens « experts » côtoient les représentants des plus grands intérêts commerciaux pour élaborer ensemble les futures normes de fonctionnement du Net, avec une devise directement inspirée de l’économie du partage : « un consensus et des programmes qui marchent ». De même dans les logiciels libres la logique est bien celle du partage, mais les entreprises qui y participent sont mues par des objectifs de transactions, et les deux ne sont pas contradictoires. Dans un autre ordre d’idées, les startups « pure players » sont bien souvent un exemple de cette coopération, les plus célèbres d’entre elles (Yahoo!, Google, Facebook) sont nées sur des campus universitaires dans un esprit coopératif, avant de devenir les protégés des marchés financiers.
  • La prédation mutuelle : cette troisième forme de rapport entre économie du partage et des transactions est plus originale, elle se distingue du conflit en ce sens qu’elle permet à chaque camp de se développer en préemptant d’une certaine manière les prérogatives de l’autre, mais sans que cela conduise directement à une opposition. Les pirates des réseaux P2P, en s’arrogeant le droit de partager librement des contenus régis par un droit d’auteur, utilisent, pour leur propre bénéfice et en partie au détriment de l’économie des transactions, les spécificités techniques de l’Internet. A l’inverse, lorsqu’Amazon utilise les commentaires des internautes pour donner de la valeur à sa plateforme ou lorsque Google mobilise insidieusement les internautes (via le logiciel CAPTCHA (voir chapitre 5) pour aider à la numérisation des livres, l’économie des transactions devient le chasseur et les proies sont les contributions basées sur le partage et la coopération. Un autre exemple est celui d’Apple et de son « App-Stores » ou plusieurs centaines de milliers d’applications sont disponibles, représentant selon Colin et Verdier (2012, p. 95) plusieurs centaines de milliers « d’hommes-années » qui ne coûtent rien à Apple, qui aident à conforter un effet de réseau indirect autour de son terminal, et même des revenus puisque sur les applications payantes l’entreprise à la pomme prend 30 % des recettes !

On peut penser que la coopération prendra plus de place dans les rapports entre partage et transactions, ce que révèlent des signes avant-coureurs. Lorsque Youtube commence à rémunérer les internautes qui déposent des vidéos sur la plateforme (en fonction bien évidemment de l’audience qu’ils parviendront à générer), il fait un pas vers l’économie du partage en intégrant le « prosumer » dans son modèle économique. Le développement des plateformes de crowdfunding comme kickstarter est un autre exemple intéressant. Les internautes présentent des projets, d’autres qui ne les connaissent pas les évaluent, les commentent, participent à leur financement, à leur promotion, le cas échéant parviennent même à orienter leur évolution. Ces formes de coopération sont caractéristiques de l’économie du partage et pourtant ces plateformes ont bien comme objectif de financer des projets qui seront ensuite lancés sur le marché, créeront de l’emploi et peut-être même, n’en déplaise à Solow, des points de croissance.

Deux axes de coopération sont possibles. Selon Mueller (2012), l’économie du partage se construit sur les « biens communs » et ceux-ci sont nécessaires dans beaucoup de cas pour permettre aux biens privés d’exister. Ainsi le protocole TCP/IP, bien commun, a permis à des centaines de réseaux hétérogènes privés de s’interconnecter, et de se développer dans une économie de transactions. La leçon à en tirer est qu’il faut donc préserver le bien commun pour que les biens privés s’épanouissent. Ces situations de complémentarité sont assez nombreuses et donnent un critère de validation desdits biens communs.

L’autre axe de coopération déjà évoqué à la fin du chapitre 5, est ce que recommandent Colin et Verdier (2012) aux entreprises : capter la valeur créée par la multitude, stimuler celle-ci, échanger avec elle sur une base donnant-donnant, tracer ses comportements. Ces pratiques sont déjà mises en œuvre, notamment par les GAFAM, mais il est difficile de croire que c’est de la coopération. Cela a plutôt à voir avec l’opportunisme et la prédation, une forme de coopération dégradée, en quelque sorte.

Dans ces conditions, on peut penser que la coopération entre économie du partage et économie des transactions sera toujours quelque chose d’un peu bancal, mais qui fait partie de l’essence du numérique : c’est parce qu’il y a en permanence des innovations sociales que naissent des innovations économiquement valorisées, c’est aussi parce que l’économie des transactions a tendance à se déployer partout que certains, utilisant les caractéristiques propres du numérique (connaissance, bien public et effets de réseau), veulent pouvoir imaginer des innovations sociales fondées sur des biens communs et en rupture avec l’économie des transactions. Cette relation dialectique devrait continuer à marquer les développements du numérique.