2018, l’année du piratage IPTV

Regardez le boitier ci-dessous, ça ne vous dit rien, réfléchissez ! Vous l’avez probablement déjà vu, lui ou un de ces clones, dans le salon d’un ami ou d’un membre de votre famille, il était posé à coté ou en dessous du poste de télévision. Ça y est vous le remettez !

C’est un boitier IPTV qui permet, pour faire simple, de faire passer la télévision par le réseau IP (Internet), cela regroupe principalement la télévision en direct, les services de VOD et de CatchUp TV. Votre fournisseur d’accès vous en fournit en général un dans votre offre triple play, mais ceux-là sont d’un genre nouveau. Ils vous permettent d’accéder directement sur votre téléviseur à une infinité de chaines payantes à travers le monde pour quelques dizaines d’euros tout au plus. Des films quelques semaines après leur sortie en salle, une quantité de séries inimaginable et toutes les rencontres de tous les grands championnats sportifs de la planète.

C’est du piratage, une nouvelle forme que l’on pourrait appeler piratage IPTV et dont le présent billet souhaite discuter.

Un phénomène qui prend de l’ampleur.

Selon un récent rapport du cabinet Sandvine, le trafic généré par les flux IPTV piratés représenterait 6.5% de la bande passante aux heures de pointe, soit plus que le trafic issu du protocole Bittorent…tout un symbole. Il vient même concurrencer le streaming sur ordinateur puisqu’il fournit peu ou prou le même service avec l’expérience de la TV en plus.

Un calcul un peu idiot (qui considère que les pirates auraient sinon payé pour le contenu) estime le manque à gagner à presque 1 milliard de dollars pour les chaines et services TV payants aux US. En France un autre rapport évalue à 25% le volume de contenu audio-visuel consommé illégalement via le réseau IPTV avec là encore quelques centaines de millions de revenu en moins pour les acteurs hexagonaux.

Un réseau « underground » et structuré

L’organisation de ce(s) réseau(x) n’a rien de nouveau, sa structuration et la manière dont sa clandestinité « numérique » est assurée rappelle les précédents à l’origine du piratage massif de musique et de vidéo. Pour faire simple il y a en tête de réseau un individu (ou groupe d’individus), qui capte le contenu payant d’un fournisseur de contenu. Il peut s’agir d’un individu isolé qui paye son abonnement à Canal+, Netflix ou SFR sports, capte le flux et le redistribue via Internet ou il s’agît plus probablement d’un internaute pas vraiment isolé avec de réelles compétences informatiques qui utilise des serveurs dédiés pour rediffuser massivement les flux captés, appelons-le « grossiste », lui vous ne le rencontrerez jamais, il se cache. Mais comme tout bon grossiste il a besoin d’un revendeur, directement au contact du client afin de lui fournir le « hardware » (la box de la photo ci-dessus qui permet la lecture sur la TV) et d’assurer la mise en relation pour valider l’abonnement de quelques dizaines d’euros par an. Le revendeur semble être un « super utilisateur » rompu à la vente directe à domicile et prospectant grâce aux recommandations des réseaux de proximité (famille, amis).

Ceci étant avec un minimum de compétences vous pouvez vous passer du revendeur et taper directement « piratage IPTV » sur Google et « box IPTV » sur Amazon et/ou AliExpress. Vous pouvez même vous passer de grossiste en utilisant des logiciels comme Kodi (logiciel libre détourné de son usage initial) ou Roku et en allant chercher des liens sur Internet mais le résultat est plus incertain.

A ce stade s’il semble possible d’évaluer l’ampleur du phénomène, difficile d’avoir une vision claire du niveau d’atomicité de l’offre. A première vue il semble qu’il existe de très nombreux grossistes qui se disputent le marché mais on ne peut exclure l’existence de « super grossistes» à l’origine de la « captation » initiale des flux payants. C’était le cas des réseaux de piratage à l’ère du MP3 où une poignée d’individus organisait les fuites de CD avant leur sortie, alimentant ensuite des milliers de trackers torrent (voir la formidable enquête de Stephen Witt)

Les raisons du succès 

Les détenteurs des droits des contenus piratés ne manqueront pas de nous expliquer que la raison de l’expansion de ce phénomène est qu’à contenu égal l’offre piratée étant moins chère et la probabilité d’être pris faible (voir nulle), le choix du plus grand nombre est évident.

Mais l’histoire du piratage en ligne nous oblige à considérer d’autres paramètres pour expliquer le succès des contenus illégaux. Comme nous l’avions par exemple expliqué avec d’autres collègues dans ce papier, les motivations des pirates ne peuvent se résumer à la gratuité des contenus mais doivent également considérer la volonté des consommateurs de ne plus subir la chronologie des médias, d’avoir un choix de contenu élargi ou encore de pouvoir partager ou disposer des biens numériques sur plusieurs supports. La concomitance du succès des plateformes comme Netflix ou Spotify et la diminution apparente de certaines formes de piratage tend à montrer l’importance de la prise en compte des besoins des consommateurs dans le design et le modèle d’affaire de l’offre légale.

De quoi le piratage IPTV est-il le nom ?

Si Spotify peut revendiquer une croissance à 2 chiffres et plus de 70 millions d’abonnés, si Canal+ a prospéré à l’ère pré-internet au même titre que les grands acteurs du câble et du satellite, ils le doivent en partie à une forme de tarification que les économistes appellent bundling. Plutôt que de vendre différents biens séparément (des albums de musique ou des chaines de télévision) l’offreur propose un panier de biens et de services à prix unique. Cette tarification a quelque chose d’un peu magique elle peut profiter à la fois à l’offreur et au consommateur et ce d’autant que les consommateurs ont des préférences variées. Mais les choses ont changé avec le numérique, puisque l’image passe par Internet, les bundle(s) explosent, les séries à succès sont produites par des pure players comme Netflix, les fournisseurs d’accès et même les réseaux sociaux enchérissent pour s’arracher l’exclusivité de certaines retransmissions sportives et même Mickey casse sa tirelire pour acheter des studios, des chaines et des plateformes de SVod. La concurrence bat son plein, chaque acteur cherche à constituer la masse critique de contenu qui lui permettra d’évincer les concurrents du marché. Mais pour le consommateur cette période peut être très inconfortable, alors que l’on pouvait disposer avec un seul bouquet d’une très grande quantité et diversité de contenu il faut désormais s’abonner à plusieurs services dont les prix reflètent la nécessité pour ces plateformes d’amortir les contenus acquis à prix d’or.

Les amateurs de sport connaissent bien le problème, il y a quelques années pour regarder l’intégralité de la ligue des champions il suffisait d’être abonné à Canal+, pour certains matchs il a ensuite fallu être également abonné à BeinSport. Lorsque ce dernier a obtenu les meilleurs matchs la souscription à son service est devenue un complément indispensable. L’année prochaine par contre il vous faudra vous abonner à SFR sports quelque soit le match. Si la diversité de vos préférences vous conduit à regarder en plus du rugby il vous faudra alors conserver canal+ pour le championnat et si votre club préféré joue la coupe d’Europe vous devrez également ne pas résilier BeinSport, si par contre il descend en pro D2 là vous devrez souscrire à Eurosport…et si en plus vous aimez le tennis alors là j’espère que vous êtes éligible à l’exonération de taxe d’habitation.

Il est probable que le marché se consolidera à moyen terme (certains semblent déjà regretter leur achat) mais pour l’heure le piratage IPTV est pour le consommateur la seule manière de constituer à prix raisonnable un bundle de contenu permettant de satisfaire les préférences différenciées des différents membres d’un foyer (sports, films séries, dessins animés). En regardant de plus près le type de contenu consommé sur les réseaux pirate IPTV, l’effet longue traine est impressionnant et semble attester  du besoin chez les utilisateurs d’un accès centralisé à une grande diversité de contenu.

 « les gens ne savent pas ce qu’ils veulent jusqu’à ce que vous leur montriez »

Cette phrase que l’on attribue souvent à Steve Jobs donne une vision erronée de ce que sont les usages dans le monde numérique et l’expérience du piratage de contenu en ligne l’illustre, les gens savent très bien ce qu’ils veulent et ils vous le montrent !

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