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La formidable histoire du Hush-A-Phone : ou comment Internet est devenu possible.

Tout commence avec l’invention ci-dessus, cet objet est un Hush-a-phone, on le doit à un dénommé Harry Tuttle qui le commercialisa au début des années 20. C’est un morceau de plastique que l’on emboîte sur le micro du téléphone. Sa fonction est simple permettre à celui qui parle dans le combiné de ne pas être entendu par les personnes autour (pour les plus jeunes il fut un temps où un cordon nous reliait au réseau téléphonique). On devine l’utilité de ce dispositif lorsqu’une conversation nécessitait un peu d’intimité et que plusieurs personnes se trouvaient dans la même pièce.

Le hush-A-Phone serait resté un gadget sans importance et au succès commercial très modéré si AT&T, l’entreprise détenant le monopole du téléphone aux Etats-Unis depuis 1860, n’avait décidé d’en faire un exemple. Au début des années 40, AT&T a commencé à interdire son utilisation en invoquant une règle de l’accord le liant au gouvernement fédéral qui stipule en substance qu’aucun équipement ne peut être attaché ou connecté au réseau téléphonique s’il n’a pas été fourni par AT&T. Du téléphone aux lignes en passant par la fourniture du service de communication, aucune innovation n’était possible d’un bout à l’autre du réseau, sauf si vous étiez AT&T.

Evidemment Tuttle ne renonça pas à son commerce et demanda en 1950 l’arbitrage de la FCC ( le régulateur des télécommunications aux Etats-Unis). Durant les 15 jours d’audition AT&T a fait preuve d’une grande assurance et d’une encore plus grande mauvaise foi. Le Hush-A-Phone endommagerait les lignes téléphoniques, il présenterait même un danger de mort pour les réparateurs du téléphone, sans parler des risques sanitaires (imaginez ce qu’on pouvait récupérer sur le combiné). Mais l’argument qui fit réellement débat était celui de la dégradation du signal qui était réelle et estimé entre 13 et 20 décibels.

L’issue ne faisait guère de doute dans une Amérique convaincue que la seule manière de fournir un service de communication efficace est de n’autoriser qu’« un système, une politique, un service universel » pour reprendre le célèbre slogan de Theodore Vail, l’emblématique patron d’AT&T. 5 ans après avoir entendu les deux parties (la commission a pris son temps n’est-ce pas) le régulateur décida de donner raison à AT&T.  L’inventeur du Hush-A-Phone porta l’affaire devant la cour d’appel des Etats-Unis et obtint le 4 octobre 1956 un renversement de la décision qui fit date.

Une copie de cette décision est disponible ici et c’est un peu comme si un enfant de 10 ans s’était penché rationnellement sur le problème faisant vaciller d’un seul coup presque un siècle de monopole et de collusion entre les législateurs/régulateurs et la compagnie américaine du téléphone, extrait : (traduction maison)

« Admettre qu’un utilisateur puisse produire le résultat en question en mettant ses mains autour du microphone et en parlant dedans mais ne puisse pas le faire en utilisant un dispositif qui lui laisse les mains libres pour écrire ou faire ce qu’il veut, n’est ni juste ni raisonnable »

Et voilà comment une décision de justice a ouvert la voie à la fin de l’emprise d’AT&T sur l’ensemble du réseau téléphonique. Compléter par la décision d’une autre affaire  dite du Carterfone, il sera désormais possible d’innover aux extrémités du réseau à condition, évidemment, de ne pas l’endommager. Le marché des modems peut exploser, ces boîtiers qui transforment le signal numérique (les 0 et les 1) de votre ordinateur en signal analogique (celui de la ligne téléphonique). Des réseaux privés professionnels, au Bulletin Board system et bien évidemment plus tard avec Internet, toutes ces innovations ne furent possibles que parce qu’AT&T avait été déchu de son droit d’être l’unique innovateur du réseau téléphonique.

Comme le suggère Tim Wu dans son livre, c’est d’une certaine manière la possibilité d’Internet comme plateforme qui est née avec cette décision. L’idée que parce que l’innovation est permise aux extrémités du réseau, elle va générer de formidables effets d’entrainement entre les fournisseurs de service et les internautes.

Le dernier clin d’œil à l’histoire d’Internet se trouve dans les détails du procès qui de fait n’en sont plus vraiment. Pour se défendre et améliorer les performances acoustiques de son Hush-A-Phone Tuttle avait embauché un certain Léo Beranek, jeune chercheur du MIT et l’un de ses amis professeur à Harvard, J.C.R Licklider. Ces deux experts ont joué un rôle déterminant dans la décision de la cours d’appel en prouvant que si le Hush-A-Phone dégradait la qualité de la transmission, la conversation restait parfaitement intelligible. Ceux qui ont suivi mon cours d’histoire du numérique cette année connaissent bien ces deux personnages, le premier est le fondateur de l’entreprise BBN qui a joué un rôle prépondérant pour établir la « preuve de concept » de l’ARPANET (l’ancêtre d’Internet) en fabriquant les fameux IMP. Grace à eux, la gestion du réseau ne reposait pas sur les ordinateurs dont les ressources étaient à l’époque très limitées, ce qui permis de convaincre les informaticiens de l’intérêt et de la soutenabilité du réseau ARPANET.  Quand à J.C.R Lickider il sera l’un des pères fondateurs de l’Internet et de l’informatique moderne, contribuant successivement au développement et financement de l’ordinateur à temps partagé, de l’interaction homme-machine et bien évidemment des premiers réseaux d’ordinateurs.

La force d’Internet est son architecture décentralisée en opposition avec la manière dont l’industrie des télécommunications s’est construite. L’histoire du Hush-A-Phone est aussi celle du basculement d’un modèle à l’autre.  On peut alors imaginer que dans l’esprit de Beranek et Licklider ce procès et le débat qui les a opposé aux experts d’AT&T  a contribué à façonner leur croyance en la supériorité d’un système ouvert et distribué dont ils seront, très peu de temps après, les grands artisans.

L’histoire retiendra que le 4 octobre 1956 Internet est devenu possible.

BIBLIOGRAPHIE :

Ce billet reprend en grande partie l’histoire du Hush-A-Phone racontée par Tim Wu dans son livre the Master Switch

A History of the Internet and The Digital Future, Jonny Ryan, Reaktion Books 2013

Les sorciers du Net: les origines de l’Internet, Katie Afner et Matthew Lyon, Calmann-Levy 1999

quelques  pages Wikipedia 😉

Une histoire économique du numérique

Vous trouverez ci-dessous les planches de mon cours « histoire économique du numérique et de l’Internet ». Ce cours est dispensé en licence professionnelle, en M1 et M2 auprès de différents publics (étudiants en droit, gestion, économie ou encore ingénieur).

Son objectif est simplement de faire connaitre et promouvoir  l’histoire du numérique et de l’Internet.

Remarques, commentaires et propositions d’amélioration seront toujours les bienvenus.

En complément une Netflixographie de séries et documentaires en lien avec l’histoire du numérique.

  1. The internet’s own boy: the story of Aaron Schwartz -> La tragique histoire du fils de l’Internet
  2. Deep web -> L’histoire de Ross Ulbricht fondateur de Silk road
  3. We are legion -> Une histoire de l’Hacktivisme
  4. Black Mirror -> Série d’anticipation sur les dangers de la technologie
  5. Lo and Behold, Reveries of the Connected World -> Comment Internet change la société
  6. Steve Jobs, the billion dollar hippy -> Tout est dans le titre
  7. Print a legend -> Histoire de l’impression 3D
  8. Silicon cowboy -> Histoire de la lutte entre compaq et IBM
  9. Banking on Bitcoin -> Histoire du Bitcoin
  10. Video Games: The movie -> Histoire du jeu vidéo
  11. Indie Game: Life after -> Documentaire sur les créateurs de jeux vidéo indépendants